Ingénieuse.chLa technique, un défi au féminin

Qu’est-ce qu’on fait si on aime les maths et la montagne ? Ingénieur en hydraulique

A l’occasion de la 3e édition de l’École d’été sur les énergies renouvelables (EIE-ENR 2017), nous avons rencontré la professeure Cécile Münch-Alligné, ingénieure en hydraulique et mécanique, responsable du groupe Hydroélectricité de la HES-SO Valais-Wallis et coordinatrice des activités « Energie » de la HES-SO Valais. Cécile est la responsable scientifique de cette édition de l’EIE-ENR et la seule professeure femme sur 17 intervenants à cette initiative.

Nous avons rencontré Cécile après la Journée de transition énergétique de l’EIE-ENR. Durant l’après-midi, elle a amené les participants à la visite de la centrale d’Arolla. La première chose que nous remarquons, c’est qu’elle aime l’hydraulique et un regret s’empare alors de nous car nous n’avons pas fait la visite de ce chef-d’œuvre d’hydraulique du Valais !

On se retrouve autour d’un verre avant le souper de gala de l’école. Nous lui proposons de parler un peu de son parcours de vie qui l’a amenée à la HES-SO. Le titre d’ingénieur est malheureusement encore très stéréotypé. Pourquoi a-t-elle fait ce choix et comment a-t-elle vécu son expérience ?

Cécile nous raconte qu’elle a grandi dans un petit village en Alsace, ce qui fait qu’elle est depuis toujours très sensible à la nature. Durant l’école, elle a découvert les mathématiques, discipline dans laquelle elle se sentait très à l’aise. Pour cette raison, elle s’est décidée à intégrer une école préparatoire (ou « Prépa ») en France. Ensuite, l’école d’ingénieur de Grenoble lui a donné la possibilité de faire des maths appliquées via la simulation numérique des écoulements. Comme Grenoble est la plus grande métropole alpine de France, elle peut profiter à fond de la montagne pour la randonnée et le ski. Pas étonnant donc de la retrouver en Valais.

À l’école d’ingénierie, Cécile a poursuivi son Doctorat dans la simulation des écoulements pour le refroidissement du moteur du lanceur Ariane 5. Mais elle trouve finalement que l’application de la dynamique des fluides aux technologies spatiales l’éloigne un peu de la nature. En cherchant un équilibre entre son amour pour les maths et pour la nature, elle est arrivée à l’EPFL, au laboratoire de machines hydrauliques.

Cécile est tombée enceinte la dernière année de sa thèse : elle a défendu sa thèse au septième mois de grossesse. « Le début de ma carrière s’est avéré très bien organisé » affirme-t-elle. En fait, elle a pris son congé de maternité entre la fin de son doctorat et le début du postdoc. Cela lui a permis de bien gérer la nouvelle aventure de la maternité. Cependant, elle note que l’arrivée de sa deuxième fille à la fin du postdoctorat à l’EPFL a été un peu plus complexe. Au-delà des efforts pour permettre de concilier la vie familiale et la carrière, les préjugés envers une femme enceinte perdurent. Le cas de Cécile est un beau contre-exemple : « J’ai pu compter et je compte toujours sur mon mari », affirme-t-elle et c’est un plaisir d’entendre cette phrase ! Le mari de Cécile, également ingénieur en hydraulique, l’a suivi en Suisse et a obtenu un doctorat à l’EPFL. Aujourd’hui, il travaille dans le milieu industriel, chose qui ne l’empêche pas d’être flexible. « Il est très naturel pour nous de répartir la charge familiale » nous raconte Cécile.

Ces commentaires nous rappellent qu’aujourd’hui encore une femme assume en moyenne beaucoup plus les tâches domestiques ou liées à la famille. L’OFS estime le temps moyen de travail non rémunéré effectué par une femme active avec enfants à environ 53 heures par semaine, tandis que pour son conjoint, le chiffre est de 29 heures [1]. Vivre dans un couple où ces tâches sont réparties de façon plus égale permet aux femmes de mieux planifier leur carrière. Au-delà du temps à dédier au travail, l’attribution du travail non reconnu et non rémunéré aux femmes a des implications sociétales très complexes dans le développement de la carrière. Un exemple parmi d’autre est l’attribution discriminatoire des tâches (nous vous invitons à surfer entre les dossiers du projet Fairpay – Égalité des salaires).

Cécile souligne la flexibilité de son poste à la HES-SO : elle profite aussi d’un jour de télétravail par semaine. Le poste de professeure à Sion lui permet de réaliser son ambition : « j’ai toujours voulu enseigner et faire de la recherche ». Etre pleinement consciente de son objectif lui a permis de ne pas se décourager dans les moments plus difficiles et d’être aujourd’hui un excellent exemple de réussite. D’ailleurs, elle souligne l’importance de son entourage. Ses parents l’ont toujours encouragée à être indépendante et poursuivre sa voie.

Nous lui demandons ensuite comment elle a vécu son expérience dans une école d’ingénieur et comment elle perçoit ses étudiants.

Jusqu’au baccalauréat, en France, la distribution des sexes est assez équilibrée. Les différences commencent à apparaître au niveau des classes préparatoires où l’on ne trouve qu’environ 10% de filles. La situation est semblable en Suisse, aujourd’hui, si l’on considère la maturité fédérale. Par contre, dans la formation professionnelle (branches MINT), le manque de participation féminine est criant. Personne ne sera donc surpris de ne pas trouver beaucoup de Suissesses parmi les professeures du domaine Ingénierie & Architecture.

Cécile nous raconte que la prépa était très exigeante, avec parfois un rythme éprouvant. « Peut-être que la basse participation de filles est une question de résistance à la fatigue ? » suggère-t-elle. En entendant Cécile, nous ne pouvons pas nous empêcher de ressentir une pointe d’ironie face à cette situation. Voici une femme qui a eu deux enfants tout en menant son travail d’excellence et qui pourtant se demande si une des raisons du découragement des femmes dans son milieu est… la résistance à la fatigue.

En effet, on retrouve souvent ce type d’argument. Les différences physiques entre hommes et femmes font partie de la nature, mais combien de fois jouent-elles véritablement un rôle décisif dans la réussite d’une personne ?  

Établir un lien entre ces différences et les performances dans des domaines d’études variés est impossible. Par la simple observation d’une grande variabilité en fonction des pays et de l’époque montre déjà que la supposée faiblesse des femmes dans les domaines techniques résulte davantage de causes sociales et culturelles que naturelles. Les femmes furent d’ailleurs des pionnières de l’ingénierie informatique avant que ce domaine ne devienne culturellement « masculin ». C’est bien une femme, par exemple, qui a codé le premier programme (software) pour envoyer des hommes sur la lune…

Pour mieux comprendre le cadre, nous lui demandons de parler de l’intégration des filles dans une classe à majorité masculine. Cécile explique être plus à l’aise avec des hommes que des femmes, peut-être parce qu’elle a grandi dans un milieu masculin et a donc une facilité à s’intégrer avec des hommes. Par contre, elle attire notre attention sur un point assez intéressant qu’on pourrait résumer comme « l’importance de la neutralité » : dans une classe à majorité masculine, une fille qui n’a pas une apparence plutôt neutre fera presque automatiquement objet de commentaires. Dans quelle limite ce mécanisme peut-il être identifié comme une forme de découragement ?

En tout cas, beaucoup de recherches sociales montrent que les femmes sont prises dans un « double jeu » dans leur milieu professionnel. Soit elles sont jugées trop féminines (et donc pas assez « professionnelles »), soit trop strictes (et donc pas assez « femmes »). C’est une situation classique au sein de laquelle il est difficile de naviguer et on trouve des récits éclairants à ce sujet [2] - [3].

En revanche, Cécile insiste sur l’importance des ambiances mixtes qui en tant que cheffe d’équipe la poussent à engager des filles. Elle remarque tant dans ses classes que dans son équipe que la présence même d’une seule fille améliore de manière significative l’ambiance de travail car elle détend l’atmosphère et favorise la communication. Cela nous rappelle que la mixité est une source de robustesse et de performance pour les équipes, comme en témoignent les études récentes [4].

Le parcours de cette femme accomplie qu’est Cécile est donc aussi pour nous l’occasion de se rappeler que derrière une telle réussite, il y a toujours un parcours complexe qui demande du courage et le soutien de l’entourage.

  1. [1]    https://www.bfs.admin.ch/bfs/fr/home/statistiques/travail-remuneration/travail-non-remunere.assetdetail.2967879.html)
  2. [2]   http://blogs.lse.ac.uk/impactofsocialsciences/2016/03/08/gender-bias-in-academe-an-annotated-bibliography/
  3. [3]    http://unesdoc.unesco.org/images/0025/002534/253479E.pdf
  4. [4]    https://www.credit-suisse.com/corporate/fr/articles/news-and-expertise/higher-returns-with-women-in-decision-making-positions-201610.html
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